
Ce mercredi 14 octobre 2026 marque le onzième anniversaire du décès du général Mathieu Kérékou, ancien président de la République du Bénin. Mort à Cotonou à l’âge de 82 ans, celui que ses compatriotes surnommaient le « Caméléon » a profondément marqué l’histoire politique nationale. De son accession au pouvoir par un coup d’État militaire en 1972 à son départ dans le cadre constitutionnel en 2006, son parcours aura été jalonné de ruptures idéologiques, de crises politiques et de mutations institutionnelles majeures.

Né le 2 septembre 1933 à Kouarfa, dans le nord-ouest de l’ancien Dahomey, Mathieu Kérékou embrasse très tôt la carrière militaire. Sa formation et son expérience au sein de l’armée le conduisent progressivement au premier plan de la vie publique. Le 26 octobre 1972, il renverse le Conseil présidentiel civil et prend les rênes du pays. Cette prise de pouvoir ouvre une nouvelle page de l’histoire politique nationale, caractérisée par une forte concentration de l’autorité entre les mains du chef de l’État.

Deux ans après son arrivée au pouvoir, Mathieu Kérékou imprime une orientation idéologique radicale à sa gouvernance. Le 30 novembre 1974, lors du discours historique d’Abomey, il proclame l’adhésion du pays au marxisme-léninisme. Cette orientation se traduit par une réorganisation politique et économique de l’État, avec une volonté affichée de rompre avec les modèles antérieurs et de promouvoir une société fondée sur les principes de la révolution.
Le 30 novembre 1975, le Dahomey abandonne officiellement son ancienne dénomination au profit de la République populaire du Bénin. Ce changement de nom constitue un acte symbolique fort dans la construction de la nouvelle identité politique du pays. Le régime révolutionnaire se consolide progressivement autour du Parti de la révolution populaire du Bénin, tandis que l’État renforce son contrôle sur les institutions et la vie politique.
Cette période n’est toutefois pas exempte de tensions. Le 16 janvier 1977, le régime fait face à une tentative de renversement conduite à Cotonou par le mercenaire français Bob Denard. L’opération échoue, mais cet épisode demeure l’un des événements marquants des premières années du pouvoir de Mathieu Kérékou. Il met en évidence les menaces auxquelles le régime est confronté et contribue à renforcer la place de l’armée dans la défense du pouvoir en place.

Au fil des années, les difficultés économiques, les tensions sociales et les contestations politiques fragilisent progressivement le système révolutionnaire. À la fin des années 1980, le pays connaît une crise profonde, marquée notamment par les grèves et les difficultés de fonctionnement des services publics. En décembre 1989, Mathieu Kérékou renonce officiellement au marxisme-léninisme. Cette décision marque un tournant décisif dans l’évolution politique du Bénin et ouvre la voie à une transformation du système de gouvernance.
La Conférence nationale des forces vives de la Nation, tenue à Cotonou du 19 au 28 février 1990, constitue l’un des moments les plus déterminants de cette transition. Réunissant des représentants de différentes composantes de la société, elle permet de redéfinir les bases de l’organisation politique du pays. Le processus engagé conduit à l’instauration du pluralisme politique et à la mise en place des fondements institutionnels du renouveau démocratique. Mathieu Kérékou accepte les conclusions de cette rencontre historique, qui réduit considérablement les prérogatives politiques du régime.
En mars 1991, lors de la première élection présidentielle de l’ère du renouveau démocratique, le chef de l’État sortant est battu par Nicéphore Dieudonné Soglo. Il quitte alors le pouvoir sans affrontement majeur et cède la présidence à son successeur. Cette alternance pacifique constitue un événement important dans l’histoire politique du Bénin, alors engagé dans une transition vers un système pluraliste. Elle contribue également à donner une portée internationale à l’expérience démocratique béninoise.
Loin de mettre un terme à sa carrière politique, cette défaite marque le début d’une nouvelle étape. Cinq ans plus tard, en mars 1996, Mathieu Kérékou revient au pouvoir après avoir remporté l’élection présidentielle face à Nicéphore Soglo. Son retour illustre sa capacité à s’adapter à un environnement politique profondément transformé et à reconquérir la confiance d’une partie de l’électorat par les urnes.
Réélu en mars 2001 pour un second mandat consécutif dans le cadre du régime démocratique, il dirige le pays jusqu’en avril 2006. Cette dernière étape de sa présidence est notamment marquée par la continuité de l’ordre constitutionnel et par les débats relatifs à la gouvernance économique et politique. À la fin de son mandat, Mathieu Kérékou se retire conformément à la limite d’âge constitutionnelle alors applicable. Il transmet le pouvoir à Thomas Boni Yayi, élu à l’issue du scrutin présidentiel de 2006.
Ce départ met un terme à plus de trois décennies d’influence sur la vie politique béninoise, avec une interruption de cinq ans entre 1991 et 1996. Peu de dirigeants auront connu, au cours d’une même carrière, une telle succession de changements de régime, de transformations idéologiques et de retours électoraux.
Décédé le 14 octobre 2015 à Cotonou, à l’âge de 82 ans, Mathieu Kérékou laisse un héritage complexe. Pour les uns, il demeure l’artisan de décisions historiques ayant contribué à façonner l’État béninois moderne. Pour d’autres, son parcours rappelle également les limites et les contradictions d’un régime révolutionnaire caractérisé par la concentration du pouvoir. Son acceptation de l’alternance de 1991 et son retrait de la présidence en 2006 restent néanmoins des épisodes importants de l’histoire constitutionnelle du pays.Onze ans après sa disparition, la mémoire du général Mathieu Kérékou demeure ainsi indissociable des grandes étapes de l’évolution politique du Bénin. De la révolution à la démocratie pluraliste, son itinéraire témoigne des mutations profondes traversées par le pays depuis les années 1970. Plus qu’un ancien chef de l’État, il reste une figure historique dont le bilan continue de susciter analyses, débats et réflexions sur l’exercice du pouvoir, la stabilité institutionnelle et la consolidation de la démocratie béninoise.
_Romaric DOSSA
